mercredi 19 août 2009

FEUILLETON DE L'ETE (nouvelle)

POMME ET SUCRE
Petite Pomme, blonde, rose, ronde et douce, les coudes sur la grande table de cuisine et les joues dans la paume des mains, attentive et silencieuse, ne sent pas la paille de la chaise s’incruster dans ses genoux. Elle assiste, fascinée, au rituel immuable des vacances d’été à la campagne chez une Mémé qui transmute la diversité du verger en trésor de confitures, marmelades et gelées suaves. Les sens imprégnés de couleurs, d’arômes, de saveurs, elle ne prête pas attention à la ronde des mouches et au bourdonnement agressif des guêpes accompagnant la scène telle une mélopée magique. Elle a passé toute une matinée à courir du jardin jusqu’au fond du pré, du verger à la cave, du puits au poulailler, à fourrer son nez dans le cœur des fleurs, à attraper des sauterelles, à effrayer les poules, à taquiner les lapins. Elle a l’habitude de jouer seule et jamais ne s’ennuie, furetant, reniflant, touchant à tout, sans cesse en mouvement. L’après-midi s’avance doucement vers sa fin et la trouve fourbue, brûlante de soleil et de courses effrénées, repue de fruits et de sensations. La maison est une ruche, un atelier, un antre magique sur lequel règne une Mémé trop occupée pour supporter qu’une gamine "traine dans ses jambes". Rentrée au refuge, Pomme reste donc silencieuse, elle ne bouge plus, et ça elle sait le faire également lorsqu’elle se perd dans la contemplation des nuages, le corps immobile et la tête à la poursuite vertigineuse de quelque rêve fantastique. Elle aime alors à observer les éclats de lumière chahutés par les feuilles du cerisier agitées par une brise légère. Ou bien, coudes dans l’eau fraîche, les gouttes cristallines qui cascadent entre ses doigts peuvent la distraire de longues minutes. Pour l’instant, elle est simplement attachée à se gaver de sirupeux et de tendre, à tremper son doigt dans la pâte, dans le sucre, à lécher les cuillères barbouillées de chair d’abricot à demi confite. Et la grand’messe païenne de l’été n’est pas terminée, les journées se prolongeant sans fin, "entre chien et loup" jusqu’à ce que s’allume la première étoile. Il y aura encore tant et tant de sensations, de bruits, d’odeurs et de saveurs venant saturer une petite cervelle naïve et étonnée.

Danielle abandonne la rédaction des mémoires de la petite Pomme, ferme son ordinateur, va se laver les dents. Il est temps de quitter les beaux jours, la délicatesse mièvre de la nostalgique enfance. Il faut s’emmitoufler pour traverser la rue afin de se rendre chez le dentiste tout proche. Sans appréhension aucune. Le cabinet est accueillant, clair, gai, l’atmosphère parfumée et la radio diffuse, en sourdine des airs de jazz. Jamais le praticien ne vous fait attendre et c’est bien dommage car on aimerait avoir le temps de parcourir les luxueuses revues offertes à la lecture : photos parfaites pour paysages sans état d’âme, récits lénifiants. Pas le temps de sentir monter l’appréhension. Cette crainte, il lui a fallu bien du temps pour parvenir à la dominer : mains tremblantes et sueurs froides à la pensée de toutes ces séances subies, naguère, entièrement livrée à la vindicte des daviers, fraises et autres tortures raffinées.
Un jour qu’elle était en train de travailler au bureau, jeune dactylo débutante, encore à l’essai, son chef l’a surprise en train de pleurer, une joue dans la main, coude appuyé sur le bureau. « Que se passe-t’il ? Le travail ne vous plait pas ? Vous avez peur de ne pas être embauchée ? Vous rencontrez une difficulté ? On va la résoudre ensemble. Dites-moi tout ! ». Elle a fini par avouer son mal de dent insupportable et son chef l’a immédiatement, impérativement, expédiée chez un dentiste tout proche du garage après rendez-vous promptement pris par téléphone. Aucun moyen de s’échapper ! Pas le temps de laisser la peur s’installer puisqu’elle n’a pas eu à patienter dans une de ces antichambre-boudoir au décor suranné. Elle s’est trouvée projetée brusquement dans le cabinet blanc, glacé, net, l’odeur pharmaceutique écœurante lui bloquant soudainement la respiration.
Elle se souvient comment, par la suite, elle traina des pieds pour se rendre chez un autre dentiste, plus près de son domicile. Tout d’abord, elle attendit le trolleybus numéro 3 ; une même ligne qui offrait deux destinations. « Si le premier m’amène directement à Gorge-de-Loup, je ne descendrai pas au Pont Mouton ». Mais ce fut le bon, destination ‘Gare de Vaise’ qui arriva. Alors, pour laisser passer le temps et échapper au rendez-vous, malgré le froid, tout au long de la rue marchande illuminée, elle lécha sans fin les vitrines attrayantes, plus ou moins alléchantes. Eau de Cologne Fleur de Tabac ou Cuir de Russie, maroquinerie piqures selliers, carrés de soie, lingerie fine... escarpins en chevreau, twin-set en cachemire... le rêve à portée des yeux mais pas des mains. De guerre lasse, tenaillée de remords autant que de crainte, elle se retrouva sonnant à la porte palière. Long corridor sombre, odeur pharmaceutique, parquets grinçants, elle gagna la salle d’attente surpeuplée. Elle ne se précipita pas sur les revues périlleusement entassées sur la belle table de milieu. Elle contempla autour d’elle, se demandant qu’elle pouvait être, à l’origine, la destination de cette pièce étouffante, mal éclairée, empestant la cire et la naphtaline, avec ses lourdes tentures grenat, sa tapisserie aux teintes sourdes, ses chaises de boudoir, ses gravures intimistes. Puis elle observa les gens : le vieux monsieur assoupi, la dame pimpante croisant et décroisant les jambes, excédée, les lecteurs passionnés et ceux changeant sans cesse de journal, jetant des regards méchants à leur montre comme si c’était elle la fautive de tout ce temps gaspillé. A son tour, elle regarda sa montre en se disant que, si dans dix minutes on ne venait pas la chercher, alors… sûrement... sans doute… peut-être... partirait-elle pour ne jamais revenir ! Et les dix minutes se frayèrent péniblement un chemin dans le silence, les soupirs, l’énervement, les odeurs de transpiration et les parfums dénaturés. Mais jamais, jamais, elle ne trouva le courage de se lever, d’affronter les regards interrogateurs, d’ouvrir la porte sur le corridor menaçant. Il aurait fallu faire face à l’employée agressive, moqueuse : « Pourquoi partez-vous ? – J’ai un train à prendre – (Elle habite à dix minutes à pied !) - Je vais vous donner un autre rendez-vous ». Conséquence vaine, démarche inutile, audace disproportionnée au résultat obtenu. Et, de caries sensibles mises à jour en racines obstruées et douloureuses, de méchants abcès traités aux pointes de feu jusqu’au plombage définitif, elle s’angoissa, sua, pleura et finit par régler une note disproportionnée à son p’tit salaire de dactylo.
(à suivre)

4 commentaires:

  1. Excellent comme tu nous fait passer d'un histoire à une autre
    Dans la description chez le dentiste , je ressents les angoisses , la solitude , le piège ..
    Merci pour cette petite nouvelle , très bien écrite

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  2. Ben dis-moi, Marquise, ta plume est en forme !
    Je reviens demain matin et dimanche matin pour lire ta nouvelle.
    On pourra en faire un livre de toutes ces nouvelles ! La librairie Coquillettes va être contente...
    J'espère que ça va tenter d'autres copinautes...
    Et toi, Jeanne-Constance des Lys, tu n'as pas envie de nous en écrire une ?
    Bises dans la chaleur du soir !

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  3. je lis , je veux bien la suite moi !!
    Ecrire une nouvelle , pas le temps , mais pas du tout , je passe un temps fou à alimenter mon blog (j'ai déjà 12 billets qui me trottent dans la tête ) et répondre aux commentaires ,
    je me régale de vous lire , continue Taty Dany , mais n'en met pas trop chaque jour s'il te plait
    Bises les lyonnaises
    sous la chaleur , je continue de souffler pour vous apporter l'air de l'océan

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  4. Décidément, je n'aime pas du tout la lecture électronique !
    Jamais je ne me mettrai aux livres électroniques... je sais, il ne faut jamais dire jamais !
    Mon imprimante étant très capricieuse, j'attendrai lundi de pouvoir copier-coller-imprimer et lire sur une feuille de papier !
    Bisous de week-end

    Jeanne, comment fais-tu pour répondre illico à chaque commentaire ?...
    Moi aussi, j'essaie de préparer des billets à l'avance... c'est dur...

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