jeudi 20 août 2009

FEUILLETON DE L'ETE : suite... chapître 2

Le martyr de l’enfant aux mauvaises dents avait commencé en plein cœur de ces belles après-midi paisibles, entre fin des froidures de printemps et début des chaleurs raisonnables. A l’ombre du cerisier, dans le calme, la douceur, à l’heure ou Mémé, au creux de son tablier en satin fermière, vous apporte le goûter savoureux. Câlinerie, sucrerie, tendresse, confiance : ces mots qui édulcorent l’enfance. En mordant dans l’épaisse tartine moelleuse dégoulinante de confiture, en pleine suavité, un éclair de méchanceté aussi vif qu’acéré lui avait transpercé la dent. Naïve, elle avait fait part immédiatement de sa détresse à une grand-mère nullement affolée. « Demain, nous irons chez le dentiste » ! Qu’attendre d’une Mémé si gentille, douce, patience, aimante… Sûrement pas ce qui allait suivre : être livrée, coincée dans un fauteuil de torture, bouche ouverte, bavoir autour du cou, à un ogre froid et sévère. Excédé par les pleurnicheries et les gigotements de la demoiselle, il finit par lui retourner une claque sonore pour l’impressionner et l’immobiliser. Méthode qui eut le mérite d’être efficace à défaut de pédagogique : les larmes coulèrent mais Mademoiselle se tut et ne bougea plus ! Cependant d’autres séances l’attendaient ! Un jour : .....

"Ma petite Pomme, maintenant que tu connais le chemin, tu iras seule chez le dentiste demain car je n’aurai pas le temps de t’y emmener. Tu es assez grande pour te débrouiller sans moi et j’ai fort à faire au jardin. Il faut que je m’occupe de tâches urgentes". Seule ! Pourra-t’elle surmonter sa peur ? Le grand méchant homme en blouse blanche ne va t’il pas en profiter pour la gifler à tour de bras ? Et si elle se trompait de chemin, s’égarait ? Il faudrait qu’elle le fasse exprès : fine observatrice, Pomme a bien enregistré le parcours compliqué dans sa petite cervelle de moineau. Et si elle faisait de mauvaises rencontres ? Non, au dire de Mémé, ‘ça ne craint rien’.
Le lendemain, au moment de partir, une idée saugrenue germe dans son imagination ; elle va bel et bien se perdre, mais pour de faux... pour semblant, comme lorsqu’elle joue à l’institutrice, à la marchande, à la maman ! Faire la route buissonnière, prendre le chemin des écoliers ! Ces belles expressions qui la font rêver ! Néanmoins, c’est promis, juré, depuis toujours, elle ne traînera pas avant le passage à niveau afin de ne pas retrouver la barrière fermée et être tentée de traverser malgré tout. À la suite du passage de l’énorme et terrifiante ‘Pacifique’, c’est à peine si l’on retrouverait un lambeau de la robe du dimanche, du ruban dans les cheveux blonds et des souliers vernis. Elle a entendu des histoires épouvantables, effroyables, au sujet de cette locomotive mystique, monstrueusement vivante, pétrifiant les êtres qui la regarde passer, rugissant ; vision hallucinante inspirant le respect.
Contrariée à l’idée de gaspiller une heure de son précieux jeudi chez le dentiste, Pomme, joyeuse, fébrile, se hâte pour la première partie du trajet (la coursière pentue interdite à tous véhicules, cycle et cyclomoteurs, automobile et hippomobile) qu’elle effectue très consciencieusement, sans s’arrêter pour regarder ni un oiseau, ni un escargot, ni même les pervenches qu’elle aime tant, omettant mille autres détails dont elle régale habituellement ses sens en éveil. Ensuite un bout de route point trop fréquenté, le passage devant l'atelier de tissage mécanique et le bruit caractéristique des mêtiers qui rythme ses pas. Le dangereux passage à niveau franchi, la voici qui prend le chemin non pas tout droit et à droite mais à l’oblique, à gauche derrière la gare et s’enfonce dans un espace inconnu. Maintenant, elle peut flâner dans cette zone d’habitations confortablement établies sur d’amples espaces verts. Sa présence devant les hauts portails déclenche des aboiements : molosses ou ridicules bâtards, cerbères ou chiens de salon, elle n’a pas peur. Elle tient sa vengeance sur la gent canine. Ils sont enfermés et elle est libre, libre !!! Pour exciter leur rage bruyante, elle s’approche gaillardement des grillages légers, des solides barreaux, des portes ajourées. Elle jubile de ne pas sentir la frayeur rendre ses mains moites, crisper ses mollets, paralyser ses pas. Quelle revanche prise sur les ridicules cabots du fermier qui, chaque soir, manque de lui faire renverser sa berthe à lait ! Détendue, elle a tout le loisir d’admirer la diversité des habitations, l’harmonieux agencement des jardins, l’imposante étendue des parcs plantés de cèdres. Ici, les employés jardiniers bêchent, ratissent, taillent, récoltent ou sèment. Plus loin des enfants jouent en criant. A l’ombre, les femmes lisent, cousent, tricotent tandis que d’autres se reposent. Quelques poules picorent en caquetant ici et là mais les volières sont surtout peuplées d'oiseaux rares et les paons paradent au milieu des pelouses. Partout, les oiseaux vont, viennent, affairés à construire leurs nids sans cesser de chanter. Alanguie par l’atmosphère ambiante, bucolique et paisible, Petite Pomme s’invente des vies selon ce qu’elle imagine se passer dans ces jardins, mais elle continue lentement, très lentement son chemin , se contentant de cueillir des fleurs, de caresser un chat, de ramasser un caillou, de sauter à cloche-pied, faisant virevolter sa robe et chantant à tue-tête.
... A SUIVRE...

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