

Petit coup au coeur... soupir d'émotion... elle est là, chez l'Antiquaire, la belle table à ouvrage de Maman !
Mais non, ça ne peut pas être la sienne ! C'est Soeurmoyenne qui en a hérité... ce n'est pas pour la remettre en vente tout de même ! Non, d'ailleurs, la tablette d'en bas est un peu noircie... Oui, bien sûr, la fameuse clé est perdue et remplacée par une clé ordinaire. Non, l'intérieur est impeccable et je dois avouer que je l'avais un peu taché soit avec mon maquillage soit avec mon encrier Waterman ! Car elle était installée dans la "chambre des filles"... et, après le départ de Soeurmoyenne, je me l'étais apropriée, et le tiroir renfermait mes secrets. J'aimais beaucoup ce meuble, je le trouvais beau... et j'aurais des tas d'anecdotes me concernant à dévoiler à son sujet.
Mais il est un secret bien gardé ; c'est l'histoire de cette table à ouvrage. Elle appartenait à Maman, certes. Mais l'avait-elle acheté avec ses salaires de jeune fille ? A t'elle, comme moi, scruté le miroir pour savoir "qui était la plus belle" ? Lui a-t'on offerte pour son mariage ?
En tout cas, il en est passé des ouvrages dans les mains de la jeune fille. Sous l'oeil et le jugement implaccable d'une mère exigeante, et surtout particulièrement douée, elle en a aligné des points de broderie : chiffres sur les mouchoirs, sur le moindre torchon, les serviettes, sur les poches des chemises d'homme, festons sur les porte-serviettes de table, les pochettes pour ranger la chemise de nuit... et les monogrammes sur les nappes, les draps avec leurs jours Venise ou échelle... Le tout, à la lumière de la suspension descendue plus près du tissu, tout en écoutant la T.S.F. posée sur son étagère au-dessus de la table de la cuisine ou en bavardant avec la Maman et la soeur aînée.
Et aux beaux jours, cela se passait dehors ? Je pense que c'était réservé aux soirées car, à la belle saison, le jardin et les champs requéraient toute l'attention. Entre semis, plantation, récoltes et conserves, les poules et les lapins, le travail ne manquait pas. Toutefois, j'ai toujours vu Mémé avec, dans la poche de son tablier en satin fermière, un peloton de laine, quatre aiguilles fines sans tête, et l'ébauche de la future chaussette...
Hélas, je ne suis pas douée de mes dix doigts et je garde des souvenirs cuisants d'humiliation des "ouvroirs du jeudi" où l'on me comparait avec Soeur-moyenne tellement plus habile et rapide que moi. Il a bien fallu pourtant que j'apprenne la couture rabattue, la couture anglaise, le surjet, l'ourlet, la boutonnière, la pose d'une pièce, la reprise et autres tortures. Mais c'est avec plaisir (et envie) que je vois Fille-cadette, Nièce-adorée, Soeur-Moyenne se livrer avec succès à ces ouvrages de dames...
Suite aux commentaires : Jeanne, je me suis contentée de rentrer chez l'Antiquaire et, timidement, de lui demander la permission de photographier le petit meuble... Le vrai, le vivant, il existe, ailleurs... Ce n'est pas chez moi, tant pis... Un petit regret ? Certes ! Mais je possède déjà tellement d'objets inanimés qui ont une âme, une histoire, un passé ! Et, comme le dit Pierrot Bâton, combien de ces précieuses reliques finiront sur les brocantes ?


