samedi 11 octobre 2014

DEUX ALLER-RETOUR POUR L'ARBRESLE, S.V.P.

     Eté 1950 :
     Ma petite gare de Lyon-Gorge-de-Loup se trouve à la sortie du tunnel qui vient de Lyon Saint-Paul. La salle d'attente et mon bureau sont situés dans l'épaisseur d'une énorme muraille et donnent sur le quai par deux grandes ouvertures en arrondi protégées par une marquise. Des escaliers, partant du quai, gravissent la paroi abrupte et conduisent à une terrasse et à ma petite maison en briques rouges.  "Là-haut", c'est la campagne ; "Champvert"... avec des vaches dans les prés ! Comme vous l'avez deviné, je suis chef de gare : ne souriez pas, ne chantez pas l'immonde refrain trop connu. Mes journées sont bien remplies mais, le soir, je retrouve ma femme fidèle et ma petite famille sans histoire.
     Comme tous les dimanches, une petite blondinette timide, apeurée presque, avec un regard méfiant, est accompagnée de son frère aux cheveux très bruns. Elle atteint à peine le guichet. Je ne leur demande pas leur carte SNCF prouvant qu'ils sont enfants de cheminots. Je connais bien leur père (ouvrier caténaire œuvrant pour l'électrification) qui transite souvent par ma gare et possède un "jardin du cheminot" à Tassin. Ces deux enfants ont l'habitude de voyager seuls et savent lire la pancarte que j'affiche un peu avant l'arrivée du train. Mais je les surveille car selon l'heure à laquelle ils partent, il leur faut parfois se rendre sur le quai n° 2, ce qui est dangereux s'ils n'ont pas pris leurs billets suffisamment tôt et qu'un train arrive simultanément sur le quai n° 1.
     Le soir, ils reviennent portant des cageots lourdement chargés de légumes et de fruits. Dirigeant toutes les opérations,  je suis présent pour surveiller la descente des voyageurs et veiller à ne pas donner le signal avant que tout le monde ait pris le temps de descendre.
      Devant la gare, il existe un réseau de voies ferrées : là, des trains de marchandises rentrent ou sortent de l'Usine Rhodiacéta toute proche,  plus loin stationnent des wagons vides ou en attente de départ. Derrière cette esplanade, de petites cabanes de jardin règnant sur des carrés de légumes parfaitement ordonnés, se donnent des airs de maisons de campagne avec leurs tonnelles ombragées, leurs massifs de fleurs. Le linge y sèche sur des fils tendus le long des allées centrales tandis que les ménagères, après avoir désherbé, arrosé ou récolté, tricotent ou cousent en surveillant que les enfants ne piétinent pas les bordures d'oseille, de thym, de persil, de fraisier, d'œillets d'Inde.
      A vrai dire, les enfants préfèrent sortir du jardin pour grimper et se poursuivre  d'un tas de traverses à l'autre ou grimper en catimini dans les wagons de marchandises vides pour rêver d'aventure en tremblant un peu dans la crainte qu'une locomotive les emmène au loin.
       Le terrain dégringole jusqu'aux groupes scolaires Louis Loucheur - maternelle, filles, garçons - sous les yeux bienveillants des nombreuses fenêtres du  groupe de HLM. Devant une partie de ces habitations, une esplanade un peu en surplomb créée par la démolitions d'abattoirs étalent des jardins potagers bucoliques.
       Ce paysage, somme toute pas si désagréable, ni laid aux yeux de ses habitants, est hélas, par temps de brouillard, pollué par la fumée malodorante des énormes et bruyantes locomotives à vapeur pas encore détrônée par la Micheline pour ce qui concerne les grandes lignes. En ouvrant les fenêtres, les ménagères disent : "tiens, le temps va changer, ça sent la fumée" - ou bien "on entend siffler les machines avant qu'elles sortent du tunnel, le vent tourne".
      Mais le plus grand empoisonneur du quartier demeure encore l'usine Rhodiacéta qui, par n'importe quel temps, et encore plus par temps de pluie, vent, brouillard, répand une infâme odeur d'œuf pourri ou pire.

2014 : la gamine est devenue grand-mère et la gare pôle multimodal... la Rhodiacéta et autres usines, ateliers, entrepôts du quartier ont disparus. A la place, des bureaux, des bureaux, encore des bureaux ! Les HLM (renommés DONJON) sont toujours debout, perdus au milieu d'autres immeubles (qui ont poussé sur le site SNCF et remplacé les jardins)... et il y a maintenant des hôtels ! Le creusement du métro a révélé un site archéologique et des trésors importants. La villa Bini, vestige d'un riche florentin, a été restaurée et conservée. Elle n'a plus à subir la pollution des cheminées de locomotives ou d'usines !


    

7 commentaires:

  1. Que de souvenirs tu fais remonter !
    Ils font surgir les miens : j'avais 8 ou 9 ans, j'allais à l'école en vélo, en arrivant au passage à niveau, le train était en gare et nous barrait le chemin, il fallait attendre... et tout à coup, il rugissait en crachant des escarbilles qui se déposaient sur nos vêtements. Ma cousine était garde-barrière, elle manoeuvrait les barrières manuellement !
    Que de changements !
    Bonne soirée (pluvieuse !) TatyDany

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    1. Praline, j'ai oublié de dire que les barrières étaient manœuvrées manuellement. Ah, les escarbilles dans l'œil parce que, dans une courbe, nous adorions nous mettre à la fenêtre du wagon pour voir la locomotive ! "vous allez être tout mâchurés" disaient nos parents !

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  2. Merci de ta visite, Praline ! Je me sentais bien seule dans ma petite gare. Il y aura une suite car ma Mémé était aussi garde-barrière ! Ton reportage sur la fête folklorique savoyarde est magnifique.
    Il a plus sur ma ville toute la journée mais ça donne un bonne occasion de rester enfermée avec ses souvenirs, son ordi, sa lecture... Bonne soirée à toi aussi !

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  3. Fascinant de lire des textes comme ceux ci, qui racontent l'histoire d'une ville en même temps que l'histoire d'une vie. Pour un anniversaire de mariage, je suis allée manger à la villa Florentine. Un très bel endroit... Mais il fallait un événement important pour y aller. :)

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    1. Nous avons dîné, il y a déjà fort longtemps, à la Villa Florentine mais c'était une invitation en remerciement de service rendu. Magique !
      La Villa Bini n'a de florentin que son propriétaire et elle est restée durant de très très longues années dans un état de presque abandon. Elle ne se visite pas.

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  4. Tu excelles vraiment dans l'écriture lorsque tu racontes tes souvenirs. J'ai souvent pensé que tu devrais compiler tous tes écrits en un manuscrit. Ca mérite davantage qu'un blog où tu regrettes de ne pas avoir autant de visites qu'escompté. Je ne dis pas ça pour faire poli ou joli, je le pense réellement.

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    1. Merci ma gentille Mouche. Je ne me "caille plus le lait" à regretter le manque de visite. Le blog me sert de motivation pour écrire. Je suis obligée de m'appliquer, d'être compréhensible, agréable à lire... Chaque fin d'année, j'imprime ce que je juge les meilleurs articles et je les fais relier. Maintenant, je mets à part ce qui concerne mon enfance et mes souvenirs. Ce n'est pas facile de renter en soi pour fouiller. Cela fait remonter certaines choses enfouies ou révèle des raisons ou des faits qui font mal. Tu en sais quelque chose ! Souvent, par pudeur, je me suis abstenue de commenter car je t'ai parfois blessée sans le vouloir.

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